La pauvre Eugénie

Ouverture et présentation

… la Nature, la Vérité, la Vie…

Voilà l’impératif catégorique de l’art actuel ! Encore un mot, une simple question : pourquoi l’héroïne du drame lyrique est-elle toujours au moins châtelaine ? Mais pourquoi donc ? Exposez vos raisons, je les écouterai, je suis de bonne foi : je cherche à me mettre d’accord avec les uns et les autres… Question de coutume, de coup d’œil, me direz-vous… Bah, tout ça est dépassé. Allons donc…

Soyons sincère, parlons net ! Dites-moi si la pauvre petite Eugénie, la lingère d’à côté, votre voisine de mansarde à l’époque où, étudiant famélique, vous vous rongiez les poings en vous serrant la ceinture, si cette douce gamine que vous entendiez fredonner de sa voix brisée, et qui passait sans vous frôler dans le corridor étroit et puant du sixième, n’a pas semé pour vous le rêve d’amour à pleines poignées ? Aviez-vous besoin, à vingt ans, pour sentir votre cœur se dilater dans votre poitrine, de vous représenter une marionnette d’Opéra exécutant des cabrioles réglées par un chef d’orchestre en habit noir et cravate blanche ? Mais oui, soyons sincère, soyons honnête avec nous-même, que diantre… Eugénie, c’est la poésie de tout le monde, c’est la romance du siècle de la locomotive.

Marguerite au rouet

Voulez-vous bien me dire enfin ce que vient faire sur la scène de nos théâtres modernes, où l’on s’éclaire au gaz, une Marguerite au rouet (1) avec son toupon de filasse, son béguin de velours et ses nattes artificielles ? Montrez-nous donc enfin la Marguerite réelle, celle du XIXe siècle et du XVIIIe arrondissement, montrez-nous donc enfin la lingère à sa machine à coudre, et vous nous empoignerez jusqu’aux fibres…

Encore un mot. En voilà assez, je le dis tout net, en voilà assez avec vos pantins vêtus à la chienlit (2), s’agitant dans des décors de carton-pâte, au milieu de situations de contes de fée… Balayez-moi tout ça et rangez-le au magasin des accessoires, avec la Reine Margot, les Trois Mousquetaires et la Belle Hélène… (3) Plus de roulades, plus de sentiments faux à pleurer débités sur des grands airs à trémolos ! Je ne mâche pas mon dernier mot : à bas les châteaux-forts truqués, les perruques à tire-bouchons, et tout le fatras traditionnel… et vive l’histoire vécue, la tranche de vie saignante servie toute chaude !

la pauvre eugénie

(1) Référence à un célèbre lied composé par Franz Schubert en 1814 (alors qu’il n’était âgé que de 17 ans), sur un poème écrit par Goethe en 1808. Mais Denise Centore fait sans doute surtout allusion à Faust, l’opéra tragique composé par Charles Gounod en 1859. Basé sur une autre œuvre de Goethe — une pièce de théâtre, cette fois — cet opéra montre lui aussi le personnage de Marguerite, qui chante l’Air des bijoux ci-dessous. C’est cet air qui est malmené dans Tintin par la Castafiore, au grand désespoir du Capitaine Haddock.

(2) Chienlit : personne ridiculement accoutrée.

(3) Référence au célèbre opéra-bouffe composé par Offenbach en 1864, dans lequel il parodie le mythe de la Guerre de Troie.

Cours : de Gounod à Charpentier

Gounod (1818-1893), exact contemporain d’Offenbach (1819-1880), était un peu son contraire : contrairement à lui, il ne composa pas d’opéras-bouffes, et encore moins d’opérettes, mais uniquement des opéras «sérieux» voire tragiques, comme Polyeucte d’après la pièce de Pierre Corneille.

Gustave Charpentier (1860-1911), compositeur de la génération suivante, était comme Gounod et Offenbach un musicien romantique, mais son inspiration était à l’opposé. Il était en effet très préoccupé par les questions sociales, et sa musique était le prolongement du réalisme d’Émile Zola. C’est ce qui explique la tirade de Denise Centore au début de la Pauvre Eugénie, plaidoyer contre les traditions «irréalistes» (personnages mythologiques ou aristocratiques des opéras baroques, classiques et romantiques), et pour le réalisme social et la description fidèle du monde moderne… tirade que Charpentier lui-même aurait pu prononcer !

REMARQUE : on peut noter deux manières de s’opposer à une certaine tradition «irréaliste» de l’opéra. D’un côté, celle d’Offenbach consistait à parodier et moquer dans ses opéras-bouffes ce qu’il pouvait y avoir de ridicule dans cette tradition. À l’inverse, Charpentier reste sérieux, mais s’attache à dépeindre des personnages du peuple, comme dans Louise, son chef-d’œuvre composé en 1893, qu’il ne considérait pas comme un opéra, mais comme un roman musical. À noter que Louise, tout comme Marguerite, est une pauvre couturière, ce dont Denise Centore s’est bien sûr inspirée pour le personnage d’Eugénie.Pourtant. Ensuite. Effectivement. Malgré tout. Donc. Ensuite. Cependant. Car. Donc. Mais. Cependant. En effet.

SCHUBERT : lied Gretchen am Spinnrade (1814) :

GOUNOD : air de Marguerite «Ah ! je ris de me voir si belle en ce miroir» (1859) :

CHARPENTIER : air de Louise «Depuis le jour où je me suis donnée» (1893) :

Première tranche de vie* (Le Patron, Titine, Paula, Eugénie)

* on remarquera cette expression amusante employée par Centore et Tailleferre en lieu et place de «scène» ou «acte», qui parodie le réalisme rugueux cultivé par Zola et Charpentier dans leurs œuvres.

LE PATRON (à la cantonade) :

Où’ce qu’elle est donc la patronne ? C’te grande carne, où’ce qu’elle est donc ?

TITINE :

Alle est sortie chercher des pommes ?

LE PATRON :

Où’ce qu’elle est donc la patronne ? J’crois qu’elle oublie son miroton* !
* plat composé de tranches de bœuf déjà cuites qu’on assaisonne à l’oignon, au lard et au vinaigre.

PAULA :

C’est pas pour dire, il est sciant c’t’homme !

LE PATRON :

J’vas m’foutre en rogne, c’est embêtant, ça m’abîme le tempérament.

EUGÉNIE :

Faut pas vous fâcher M’sieur Ernesse : on n’y va pas, c’est qu’l’ouvrage presse, y a six jupons qu’on est après !
Le miroton, faudrait l’tourner. Passez donc la queuillère en fer qu’est pendue à la cuisinière…

LE PATRON :

Où veux-tu que j’trouve ta queuillère ? Viens t’occuper d’ça, c’est pas mon affaire !

EUGÉNIE :

J’viens, juste le temps de poser mon dé…

LE PATRON (méchamment) :

Tu peux bien v’nir avec ton dé, pochetée* !
* personne stupide et bornée

PAULA (d’un ton pathétique) :

Alle a bien tort de s’laisser faire, l’patron c’est un bon à rien faire !
Toujours assis dans c’te cuisine, y d’vient si gros, ma pauvre Titine, qu’y a pus moyen de l’ôter d’là…

TITINE :

C’est pourtant vrai c’que tu dis là !

EUGÉNIE :

Laissez moi donc !

TITINE, PAULA :

Qu’est-ce que t’as, Eugénie ? Ah ! mon Dieu, qu’est-ce qu’elle a ?

EUGÉNIE :

Après l’instant où je me suis livrée au souffle glorieux du printemps, au seuil de ma seizième année,
et à ce Monsieur J. Duplan, depuis ce jour plein d’illusions, je suis le jouet des passions…

TITINE :

Eugénie, dis la vérité !

PAULA :

Eugénie, ne nous cache rien…

TITINE :

C’est la vie !

PAULA :

C’est le destin…

TITINE :

C’est sûr, le patron t’a pincée !

Deuxième tranche de vie (Mme Phémie, Eugénie)

EUGÉNIE (refoulant ses larmes) :

Allons mes enfants, le travail attend…

PAULA :

Du coup, j’ai perdu mon d’vant !

TITINE :

Tiens Paula, le v’là ! J’étais assise dessus…

PAULA :

Chut ! V’là la patronne !

MADAME PHÉMIE :

Mes compliments, l’ouvrage avance ! On a beau vous dire qu’c’est pressé, qu’c’est pour une noce,
ces demoiselles, ça chante des romances… Mais qu’est-ce qu’elle chantera,
Mame Fildécosse, quand elle aura pas le trousseau de sa demoiselle ?

EUGÉNIE :

Mame Phémie, regardez ce jupon : c’est presque fini, il manque plus que la dentelle !

MADAME PHÉMIE :

Misère ! Mais c’t’horreur ! C’te dégoûtation, j’peux pas y croire : elle mange du saucisson… du saucisson à l’ail…
Elle salit tout son travail ! Je vous mets dehors, illico presto. Faites votre paquet, Mamzelle Eugénie, au trot !
Je veux des filles sérieuses, pas des farceuses…

Pourtant. Ensuite. Effectivement. Malgré tout. Donc. Ensuite. Cependant. Car. Donc. Mais. Cependant. En effet.

EUGÉNIE (belle indignation) :

Je ne suis pas une jeune fille sérieuse ! Moi ?

Chanson d’Eugénie : «Le Rond de saucisson de l’ouvrière honnête»

EUGÉNIE (sentimentale) :

Pauvre et laborieuse fille de Paris, d’un rond de saucisson je me nourris, que je vais, la journée finie,
manger sur un banc du square Morny. Par son odeur probe et sincère, qui fleure bon la ménagère,
il me garde des adultères qu’adonne le patchouli pervers ! Nul ne me suit, nul ne m’arrête,
je vais droit en levant la tête, fière d’être l’ouvrière honnête. Honte au fêtard en goguette*

* (Être) en goguette : être de bonne humeur, sous l’effet du vin et de la bonne chère

Troisième tranche de vie (Mme Phémie, Le Patron)

MADAME PHÉMIE :

Ça cause comme une vraie féministe, ça raisonne comme une vraie anarchiste !
Je n’veux pas d’ça à l’atelier, ça mettrait l’feu à tout l’quartier !

LE PATRON (en colère) :

J’t’attends d’puis une heure trois quarts, ça va barder, nom d’un pétard !

Dialogue (Titine, Paula, Eugénie)

TITINE :

Ce vieux chameau ! Causons d’une sauterelle, ça alors… C’est pas une femme, c’est une sangsue !

PAULA :

T’as raison, Titine… Mame Phémie, c’est une ménagerie à elle toute seule !
Mais faut penser à Eugénie : la v’là sans place, la pauvre créature…

EUGÉNIE :

Je sais ce qu’y me reste à faire…

PAULA :

Écoute voir, j’ai un ami qu’a une jolie situation : il est homme-tronc à la Foire du Trône ;
paraît que dans sa baraque on cherche une femme sans tête… Si t’allais te présenter ?

EUGÉNIE :

Une femme sans tête ? J’aurais pas la patience…

TITINE :

Moi aussi, j’ai un ami. Lui, c’est pas foulant son travail : il écrit des livres.
Quand il a fini, y recopie, et quand il a fini de recopier, y déchire tout et y recommence.

PAULA :

C’est original…

EUGÉNIE :

J’aurais pas la patience !

Pourtant. Ensuite. Effectivement. Malgré tout. Donc. Ensuite. Cependant. Car. Donc. Mais. Cependant. En effePAULA :

Faut quand même te chercher une position…

EUGÉNIE (désespérée) :

Je vais aller m’jeter dans la Seine !

Quatrième tranche de vie (Titine, Paula)

TITINE, PAULA :

Et ton enfant, chère tête frileuse penchée au bord du nid ? Ah, malheureuse, ne sois pas mère dénaturée !

TITINE :

Eugénie, pense au gamin…

PAULA :

Et n’oublie pas ton orphelin !

Cinquième tranche de vie (Gégène, Titine, Paula, Eugénie)

PAULA :

Y a quelqu’un qui frappe…

TITINE (voix aiguë) :

Entrez !

GÉGÈNE :

C’est-y ici Mame Euphémie, lingère ?

EUGÉNIE, PAULA, TITINE :

Mame Euphémie ? C’est ici.

PAULA :

Qu’est-ce que vous y voulez ?

GÉGÈNE :

J’suis La Belle Jardinière*
* «À la Belle Jardinière» est l’enseigne d’une chaîne de magasins de vêtements qui se développa en France au XIXe siècle.

la pauvre eugénie

EUGÉNIE, PAULA, TITINE :

Ah ?

TITINE (à Paula) :

Ah dis donc, c’est la Belle Jardinière !

GÉGÈNE :

J’viens livrer le boa*.
* écharpe longue et étroite, de fourrure ou de plumes, portée autour du cou.

la pauvre eugénie

EUGÉNIE, TITINE :

Le boa ?

PAULA :

Ben oui, quoi, il vient livrer le boa !

GÉGÈNE :

Le boa en plumes d’autruche cyclamen* pour Madame Euphémie.
* «cyclamen» au sens «couleur de cyclamen», c’est-à-dire mauve

TITINE (véhémente) :

Un boa ! Non, r’gardez moi ça, c’te Mame Phémie qu’a l’air d’une perche… Elle va s’coller un boa mauve ! (BIS)

PAULA :

S’mettre au cou un boa comme une cocotte, quand on vient d’mettre
à la rue une fille mère, c’est la vie, c’est honteux !

GÉGÈNE :

Une fille mère à la rue, si c’est ça le progrès, c’est pas encore dit que je vais lui livrer son boa !

TITINE :

Même que la v’là qui veut s’détruire !

PAULA :

Tout ça pour un rond d’saucisson…

GÉGÈNE :

Mais où est-elle, où est-elle, où est-elle ?

EUGÉNIE :

C’est moi, c’est moi, c’est moi ! (BIS)

PAULA, TITINE :

C’est Eugénie, c’est Eugénie, l’amie à M’sieur J. Duplan. (BIS)


Duo d’amour (Gégène, Eugénie)

GÉGÈNE :

Tu t’appelles Eugénie, je m’appelle Gégène… Vois-tu c’est le destin, qui près de toi m’amène !
J’apportais le boa, et je trouve mon Ève. Ne me repousse pas, ne détruis pas un rêve !
Viens avec moi, petite ; allons vers les ivresses, allons vers le bonheur des ardentes caresses…

Pourtant. Ensuite. Effectivement. Malgré tout. Donc. Ensuite. Cependant. Car. Donc. Mais. Cependant. En effet.EUGÉNIE :

Oui je vais avec toi, libre, forte et heureuse, quittant sans un regret l’infernale exploiteuse,
son boa cyclamen, son affreux miroton, les jupons de la noce, M’sieur Ernesse le patron !
Oublieuse à jamais du fameux M’sieur Duplan, tu seras mon Gégène, le père de mon enfant.

GÉGÈNE :

Vers les Buttes Chaumont, je vois un p’tit garni…

EUGÉNIE, GÉGÈNE :

… où le vin n’est pas cher, et les chambres jolies. Les yeux clos j’aperçois l’accueillante banquette,
où assis côte à côte, effeuillant la pâquerette, nous redirons tout bas, tendrement enlacés,
les vers si émouvants de M’sieur François Coppée*

* François Coppée (1842-1908) : poète, dramaturge et romancier français, il fut, à l’opposé de ses rivaux Rimbaud et Verlaine, «le poète populaire et sentimental de Paris et de ses faubourgs, des tableaux de rue intimistes du monde des humbles.» (Wikipedia) Eugénie et Gégène réciteront peut-être les vers de Septembre au ciel léger.

Chœur final (tous)

TOUS :

Au fier soleil de Messidor* qu’Eugénie est donc belle !
Dans les bras de son Gégène, par le printemps livrée,
elle s’en va dans l’aurore de la cité nouvelle,
au souffle glorieux d’un fraternel été.
C’est l’enfant de Paris, à l’œil tendre et hardi.

* dixième mois du calendrier républicain, qui commençait le 19 ou le 20 juin.

EUGÉNIE, TITINE :

Où y a Gégène, Mesdames, y a l’plaisir ! (BIS)

PAULA, LE PATRON, EUPHÉMIE, GÉGÈNE (en même temps qu’Eugénie et Titine) :

Amoureux éternel, éperdument chéri de tous les cœurs brisés qui rodent par les rues…

TOUS :

Où y a Gégène, Mesdames, y a l’plaisir !

Tailleferre La pauvre Eugénie

Tailleferre

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