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Galina Ustvolskaya (1919-2006)

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MALEVITCH : Buste de femme (1932)


La compositrice soviétique Galina USTVOLSKAYA reste trop peu connue en France.


Parfois déroutante, et toujours originale, sa musique possède, selon son élève Boris Tichtchenko, « l’acuité d’un rayon laser capable de transpercer le métal ». Âpres, austères, minérales, d’une savante naïveté – à moins que cela ne soit l’inverse -, la vingtaine de pièces qu’elle nous laisse creusent en effet avec un entêtement beethovénien le sillon d’une sorte de « suprématisme » musical, analogue à celui des peintures de Kazimir Malevitch.


Bien qu’elle ait proclamé que son style « ne présentait de lien avec aucun autre compositeur, mort ou vivant », les contours de son arbre généalogique sont assez faciles à esquisser : polyphonie anguleuse combinant l’obstination rythmique de Bach et la rugosité dissonante de Bartok, énergie farouche et trilles acérés alla Beethoven (par exemple dans la Sonate pour piano n°1, composée en 1947), incantations ombrageuses se souvenant du Sacre du printemps et de Varèse (Composition n°3 « Benedictus qui venit », 1975), recherche wébernienne d’une pureté harmonique cristalline (Sonate n°4, 1957), répétition monomaniaque d’un do dièse dans le médium, rappelant le finale de la Sonate n°2 de Prokofiev (Sonate n°5, 1986, une pièce maîtresse), lambeaux monodiques errant à la frontière du silence, comme dans les œuvres les plus noires de Chostakovitch (Trio, 1949)…


Ce dernier, qui fut son professeur au conservatoire de Léningrad de 1937 à 1947, a d’ailleurs été fortement marqué par Ustvolskaya durant sa dernière période, alors que son empreinte sur sa singulière élève se révéla en définitive assez mince. Cette inversion paradoxale des rôles rappelle l’influence de Mozart sur son aîné Haydn, ou celle de Webern sur son maître Schoenberg. Et comme ses deux illustres prédécesseurs, Ustvolskaya a su explorer des territoires vierges et imposer une voix unique (Duo pour violon et piano, 1964, Composition n°1 « Dona nobis pacem », 1971), se montrant, à l’instar de Gabriel Fauré ou Beethoven, particulièrement audacieuse durant sa dernière période : ainsi, la Sonate n°6 de 1988, plus décharnée et sauvage que les cinq précédentes réunies, écrase littéralement l’auditeur sous des rafales quasi ininterrompues de clusters, martèlement tellurique et primaire qu’un choral murmuré n’apaise que très brièvement – avant que la coda ne plonge résolument vers l’abîme… « Des canons cachés sous des fleurs », avait joliment écrit Schumann au sujet des Polonaises de Chopin. A l’inverse, le carnage de la Sonate n°6 n’épargne que quelques pétales, dissimulés sous les tanks d’une énigmatique armée – ces quelques accords pianissimo donnant pourtant tout son sens à l’œuvre.


Sentant peut-être qu’elle ne pourrait guère aller plus loin, Ustvolskaya n’écrivit rien d’autre jusqu’en 2006, hormis la Symphonie n°5 « Amen » de 1990.


Trois disques remarquables pour découvrir cet univers étrange : 

  • Sonates pour piano, par Markus Hinterhäuser (Col legno)
  • Trois compositions, par Reinbert de Leeuw et l’ensemble Schoenberg (Philips)
  • Trio, Sonate pour violon et piano (+ Pärt et Silvestrov), par le trio d’Alexeï Lubimov (ECM).

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